L'arrestation, mardi à Dakar, de l'ancien président tchadien Hissène Habré a fait l'effet d'une bombe à N'Djamena, où ses nombreuses victimes et les militants des droits de l'Homme ont beaucoup de mal à contenir leur ,joie, a constaté sur place un envoyé spécial de la PANA.
En fait l'affaire Habré a connu un sérieux coup d'accélérateur depuis le 19 septembre dernier, lorsque le juge d'instruction près le tribunal de première instance de Bruxelles, Daniel Fransen, a délivré un mandat d'arrêt international contre l'ancien dirigeant tchadien.
Hissène Habré, qui vit en exil au Sénégal depuis 15 ans et que les organisations de défense des droits de l'Homme comme Human Rignts Watch (HRW) surnomment le "Pinochet africain", est poursuivi pour les atrocités commises sur ses opposants et sur de nombreux innocents, alors qu'il était président du Tchad de 1982 à 1990.
En 2000 déjà, M. Habré avait été inculpé au Sénégal par le juge Demba Kandji "de complicité de crimes contre l'humanité, d'actes de torture et de barbarie", mais la justice sénégalaise devait, par la suite, se déclarer incompétente pour le juger.
Pour les militants des droits de l'Homme du Tchad, d'Afrique et du monde, mais aussi et surtout pour les membres de l'Association des victimes des crimes et répressions politiques au Tchad (AVCRP), ce mandat d'arrêt représentait une "étape décisive" dans le long combat pour le faire traduire en justice.
Une seule solution reste envisageable aux yeux de ces personnes que l'envoyé spécial de la PANA a rencontrées à N'Djamena: extrader Hissène Habré du Sénégal vers la Belgique. Et elles semblent d'autant plus fondées à faire montre d'optimisme en ce sens que le président sénégalais, Abdoulaye Wade, paraît avoir varié dans ses positions.
Après son arrivée au pouvoir en 2000, Me Wade a déclaré publiquement et à diverses reprises qu'Hissène Habré ne serait jamais jugé au Sénégal. En avril 2001, il enfonçait le clou en disant, à la stupéfaction générale, qu'il avait donné à l'ancien leader tchadien un délai d'un mois pour quitter son pays.
Les victimes de Habré et leurs soutiens perçurent dans cette décision un sérieux risque de le voir se réfugier sur le territoire d'un Etat peu soucieux de respect du Droit international, échappant ainsi totalement à toute possibilité de rendre compte devant une juridiction.
Saisi par les organisations de victimes tchadiennes, le Comité des Nations unies contre la torture demande au Sénégal de ne pas expulser son hôte encombrant et de prendre les mesures nécessaires afin qu'il ne quitte pas le pays autrement qu'en vertu d'une procédure d'extradition.
C'est à la suite de cela et après une demande expresse du patron de l'ONU Kofi Annan que le président Wade déclara, en septembre 2001, qu'il acceptait de garder Hissène Habré sur le sol sénégalais en attendant qu'un pays (comme la Belgique) capable d'organiser un procès équitable le réclame.
Selon Me Jacqueline Moudeina, militante des droits de l'Homme et avocate des victimes, toutes les actions entreprises à travers l'intense lobbying qui a ainsi eu raison de Wade convergent vers un seul et même but et s'inscrivent dans le contexte global du combat contre l'impunité.
"Notre lutte concerne toute l'humanité, puisqu'il s'agit de crimes contre l'humanité", souligne avec force cette jeune femme qui traîne encore les séquelles d'une blessure causée par les éclats d'une grenade jadis lancée sur elle par un élément des forces de sécurité commandées alors par l'un des ex-responsables de la DDS toujours en activité.
Cependant, le plaidoyer le plus fort reste la "Lettre ouverte des victimes d'Hissène Habré à la nation sénégalaise", rédigée au début du mois dernier et appelant les masses du Sénégal à prendre en charge cette lutte contre l'impunité, à l'instar de certaines organisations telles que la Raddho ou l'Organisation nationale des droits de l'Homme (ONDH), notamment.
"En tant qu'anciennes victimes du régime d'Hissène Habré au Tchad, nous nous adressons à vous tous pour solliciter la continuation de votre appui dans notre lutte pour que nos souffrances et celles de nos familles soient reconnues. Votre soutien est d'autant plus important qu'un juge d'instruction belge vient de délivrer un mandat d'arrêt international afin que Habré puisse être extradé du Sénégal vers la Belgique, où il sera enfin jugé", lit-on dans cette lettre.
Les signataires du document, parmi lesquels Ismaël Hachim Abdallah, président de l'AVCRP, sont des victimes directes de la répression de Habré qui se sont constituées partie civile dans les procédures engagées tant dans celles ouvertes en Belgique que dans celles avortées au Sénégal.
Beaucoup parmi eux, des hommes comme des femmes, ont été emprisonnés dans des conditions inhumaines et d'autres gravement torturés, tandis que quasiment tous ont été témoins des assassinats et de la souffrance subis par d'autres personnes n'ayant pas survécu à la répression orchestrée par les sbires de Habré.
Les huit années du régime d'Hissène Habré (1982-1990) furent marquées, selon des témoignages absolument dignes de foi et des documents incontestables, par de graves et constantes violations des droits de l'Homme.
"Par périodes et en procédant à des arrestations collectives et des meurtres de masse, l'ancien tyran a persécuté différents groupes ethniques dont il percevait les leaders comme des menaces à son régime, notamment les Saras et d'autres groupes sudistes en 1984, les Arabes, les Hadjaraïs en 1987 et les Zaghawas en 1989", indique un document de l'AVCRP.
Même si le nombre exact des victimes reste à ce jour inconnu, la Commission d'enquête du ministère tchadien de la Justice a chiffré en 1992 le sombre bilan des années Habré à plus de 40.000 victimes, plus de 80.000 orphelins, plus de 30.000 veuves et plus de 200.000 personnes se trouvant, du fait de cette répression, sans soutien moral et matériel.
La plupart des exactions furent perpétrées par la Direction de la documentation et de la sécurité (DDS), la redoutable police politique de Habré, dont les directeurs ne rendaient des comptes qu'au président et appartenaient tous à son ethnie, celle des Goranes.
La torture était une pratique systématique et généralisée dans les centres de la DDS. Pour faire parler leurs prisonniers lors des interrogatoires, les agents de la DDS avaient recours par exemple au ligotage "Arbatachar", qui a la particularité de provoquer rapidement l'arrêt de la circulation sanguine.
Consistant à attacher, à l'aide d'un cordage, les deux bras aux deux pieds derrière le dos de manière à ce que la victime ait la poitrine complètement bombée, ce moyen de torture entraîne souvent une paralysie totale des membres.
Etaient aussi utilisés l'ingurgitation forcée d'eau, souvent jusqu'à l'évanouissement du sujet, ainsi que le supplice des baguettes qui consiste à attacher solidement deux morceaux de bois aux tempes de la victime et à les serrer jusqu'à ce que la pression dans la tête devienne insupportable.
De nombreux détenus ont aussi connu la "torture du pot d'échappement" par laquelle le tuyau d'échappement d'une voiture en marche est introduit dans la bouche du détenu. Une accélération légère du moteur suffit pour provoquer d'atroces brûlures.
Figurent également dans cette panoplie macabre la torture au piment, les décharges électriques et les brûlures sur les parties les plus sensibles du corps, incluant les organes génitaux, le tabassage, la flagellation, l'extraction des ongles, etc.
En mai 2001, l'ONG Human Rights Watch découvre dans les anciens locaux de la DDS à N'Djamena des milliers de documents: procès- verbaux d'interrogatoires, listes de prisonniers, certificats de décès, décrets de nomination, affiches de propagande, listes d'agents de la DDS et notes adressées au chef de l'Etat.
Aux yeux des nombreuses victimes, ces documents constituent des preuves solides et irréfutables susceptibles d'être utilisées pour démontrer avec facilité l'implacable système de répression et la responsabilité juridique d'Hissène Habré.
Depuis maintenant treize ans, les victimes tchadiennes ont formé leur association (l'AVCRP) et sont engagées à tout faire pour que justice leur soit rendue et empêcher que des atrocités telles que celles qu'ils ont endurées ne se reproduisent plus jamais, où que ce soit dans le monde.
http://www.jeuneafrique.com/gabarits/articleDEP_online.asp?art_cle=PAN50025coupdniacir0
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